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Monologues en courant pour rien
« Entre la marche à pied et la course à pied, la différence est radicale. Ce n'est pas une différence de degré mais une différence de nature qui les sépare. L'un fait violence au temps qu'il veut en quelque façon contracter, réduire : c'est le coureur qui va le plus vite possible. L'autre veut s'accorder au temps comme il passe, se calquer sur son rythme le plus intime, le plus essentiel : c'est le marcheur qui cherche la synchronie entre son pouls et le pouls du monde. Si le coureur est pressé, le marcheur est oisif. Le premier n'a pas le temps, le second prend le temps. L'un se réfère au chronomètre, l'autre s'en tient au temps qu'il fait. Seule l'arrivée est belle pour le coureur dont tous les efforts sont focalisés sur les derniers mètres. Seul le chemin est beau pour le marcheur dont les efforts se dispersent tous le long du parcours. »
Christophe Lamoure : Petite Philosophie du marcheur, Ed. Milan, 2007, p. 67.
« Je veux parler des dernières promenades, celles qui scandent le livre des Rêveries [J. J. Rousseau], ou plutôt non : celles qui s'y laissent deviner, bien au-delà des livres. Je veux parler de ces promenades indéfinies, celles qui ne préparent rien, ne sont plus l'occasion de trouver de nouvelles paroles (nouvelles défenses, nouvelles identités, nouvelles idées). Celles qu'on imagine à Ermenonville : les derniers mois de mai et juin 1778. Il n'y a même plus l'acte de marcher comme méthode heuristique, projection. On ne marche plus pour inventer, mais exactement pour rien : seulement épouser le mouvement du soleil qui descend, doubler d'un pas lent la cadence des minutes, des heures, des journées. On marche alors pour scander un peu le jour, sans y penser vraiment, comme ces doigts arqués tapotant avec indifférence le bois des tables, au son d'une musique. Il s'agit surtout de ne plus rien attendre, laisser venir le temps, laisser gagner la marée des jours et l'épuisement des nuits. Le bonheur ainsi veut « un mouvement uniforme et modéré qui n'ait ni secousses ni intervalles ». Voilà marcher : c'est accompagner le temps, se mettre à son pas comme on fait avec un enfant. »
Frédéric Gros : Marcher, une philosophie. Flammarion, 2011, pp. 108-109.
Monologues en courant pour rien by Antonio Contador